Un anniversaire et des controverses

La Loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », dite Loi Pénicaud, a été promulguée le 5 septembre 2018. Chacun y a été de son bilan-anniversaire, pourquoi pas nous ?

Beaucoup d’entre vous savent déjà que celles et ceux qui ont créé l’Association pour l’accompagnement et le développement des compétences  l’ont fait en décalage avec une bonne partie du « monde de la formation », parce que notre préoccupation centrale est l’accompagnement des transformations des entreprises et de leur management et que nous posons la question des compétences dans ce contexte et non comme un « en soi » (ni comme si elles étaient « hors sol », alors qu’il faut au contraire en revenir au système de travail, à l’instar des travaux de Pascal UGHETTO).

C’est pourquoi, même si nous avons été amenés à faire le point sur les différents éléments contenus dans la Loi, au fur et à mesure de leur traduction en Décrets et autres Arrêtés (et que nous aurons sans doute d’autres occasions ou nécessités de le faire), nous n’en faisons pas l’alpha et l’oméga de notre réflexion, simplement un élément d’éclairage, à débattre, parmi d’autres.

Mais, lorsqu’on observe le monde de la formation, force est de constater certains éléments de rupture dans le continuum des repères du secteur depuis la Loi Delors : de la confirmation de l’abandon de l’obligation financière à former au profit d’une logique de résultat à une utile remise à plat de la définition de l’«action de formation » (avec notamment la reconnaissance de la Formation En Situation de Travail, du Bilan de compétences, de la Validation des Acquis de l’Expérience, de la place du Digital dans l’acquisition des compétences…) et d’une nouvelle vision de ce que sont les opérateurs « concourant au développement des compétences », dans leur diversité de pratiques voire de métiers …

Et même si certains se considèrent encore avant tout comme des « offreurs de formation » et n’en n’ont pas encore pris toute la mesure : désormais, c’est bien « sur toute la chaîne de valeurs des transformations des entreprises » qu’il faut s’inscrire (comme nous ne cessons de le rappeler) !

Quant à la réforme des OPCO1, même si les logiques économiques et/ou de métiers ont souvent dû céder sous la pression des lobbies et des ambitions de certains administrateurs (ceux qui défendent des périmètres, pouvoirs et prébendes plutôt que l’intérêt général), ce n’est pas anodin que la Réforme remette les principales décisions entre les mains des Branches. Celles-ci, appelées à s’entendre, dans une logique émergente de Secteurs professionnels, vont devoir se poser des questions stratégiques notamment sur l’évolution des métiers et des qualifications, et mobiliser des Observatoires aujourd’hui pas forcément tournés vers la prospective ni la transversalité. On ne peut pas l’ignorer …

Mais cela ne veut pas dire que le paysage soit simple et « praticable » pour tous, pour autant :

  • Mettre la personne au centre de la Réforme et l’accent sur la liberté de choix ignore globalement les différences, importantes, de capacité d’autonomie et la nécessité pour une majorité des bénéficiaires d’avoir une « aide aux choix » et des formes d’« accompagnement » : ne joue pas à Trip -Advisor qui veut !
  • Surtout, en quoi et comment les entreprises et leur management prennent-ils leur place dans le développement et/ou le renouvellement des compétences ?

Au-delà des entreprises de moins de 50 salariés (pour lesquelles le paysage antérieur avec la mutualisation et l’appui des OPCO demeure), c’est un espace sans réelles contraintes où de simples incitations à se mobiliser ne suffiront pas : c’est bien à contribuer à l’émergence d’expériences positives, inspirantes et innovantes et à leur valorisation que nous devons nous consacrer (pour être logique avec les buts assignés à notre Association).

Pour nous, en effet, c’est le plus important défi posé à celles et ceux qui ont vocation à accompagner le développement des compétences, en phase avec les transformations en cours et à venir des entreprises, de leurs organisations et de leur management. Et parlant de cela, nous ne visons pas seulement les consultants, coachs et formateurs mais aussi (et même avant tout) celles et ceux qui sont dans l’accompagnement au quotidien dans l’entreprise et sont (ou devraient être) les « artisans internes des transformation » (2) : manageurs opérationnels, responsables de terrain en situation de tutorat, mentorat et autres maîtres d’apprentissage, responsables de projets innovants…

  • Beaucoup de choses restent à construire qui dépendent de débats stratégiques, absents ou presque du champ traditionnel de la formation mais très prégnant dans celui de l’emploi et de la performance des entreprises, de la société française voire de l’Europe. La Loi laisse la main aux Branches : entreprises et partenaires sociaux sauront-ils se saisir d’une telle opportunité ?

Cet anniversaire n’est donc pas inutile à débattre, pour peu qu’on traite de tout le paysage (ce que traite la Loi et ce qu’elle laisse de côté) : il y a des enjeux de citoyenneté et de responsabilité (vis-à-vis des salariés en risque d’obsolescence de compétences et/ou laissés sans perspectives et des manageurs dans le désarroi , tous deux en quête de sens), de construction de confiance et de performance sociale et économique (avec la nécessaire reconnaissance de l’« investissement formation » ) qui dépassent de loin les débats en cours sur les certifications professionnelles et la labellisation des opérateurs mais qui concernent pleinement les salariés actuels et en devenir et les organisations et systèmes de management dans lesquels ils peuvent ou pourront s’insérer.

Jacques FAUBERT, Décembre 2019.

(2) Pour reprendre une expression et des réflexions très intéressantes de Jacques BAUER, consultant-coach (rien à voir avec le personnage de Kiefer Sutherland !)

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